Courrier Gailly, article Derenne

Cher(e)s ami(e)s,

Le texte ci-dessous n’engage que Christophe Derenne, son auteur; c’est pour moi, celà dit, la première tentative d’analyse politique approfondie que je connaisse sur les évènements qui se sont déroulés dans ma commune à l’occasion de la campagne des communales.Il est des éléments de ce texte qu’on peut ne pas partager, soit sur le fond, soit sur la forme. Peu importe, il peut en tout cas stimuler la réflexion.

Quant à moi j’ai des amis et des camarades de combat dans les deux formations politiques de gauche à Schaerbeek.

Ils vont sans tenter de construire quelque chose les uns comme les autres: les uns au Collège pour poursuivre la rénovation de la commune , les autres- je le leur souhaite en tout cas- dans une nouvelle tentative de rénovation de leur section renouant (qui sait?) avec l’esprit de « Dunes » (Démocratie-Utopie-Nouvelle Energie pour Schaerbeek/le Socialisme au choix) flingué progressivement à partir des élections régionales de 1999.

Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est au moment de la floraison de « Dunes » ques les verts et les rouges dirent en octobre 1994: on entre ensemble dans la majorité ou on entre pas, et qu’ils oeuvrèrent de concert dans tous les lieux communaux pendant cette première législature de la « dénolsification ».

Jean Paul Gailly

Ecolo: Ethique durable?
Retour sur les deux lectures de Claude Demelenne (Journal du Mardi du 16-10-06)

Par Christophe Derenne, directeur d’Etopia et membre du bureau politique d’Ecolo
Tuesday, 24 October 2006

Le discours de Claude Demelenne sur l’effondrement d’Ecolo lors de ces élections est surprenant. Certes, comparer les résultats à ceux du scrutin de 2000 est légitime, mais le bouleversement du paysage politique ayant eu lieu depuis lors oblige à regarder également les résultats des dernières élections : les régionales de 2004. Ainsi, en Wallonie, Ecolo y fut « réduit à sa moyenne européenne : 7,5% », objectif fixé dans l’entourage de la présidence du PS dès le lendemain des élections de 99.

Aujourd’hui nous sommes en moyenne à 12,5%, le PS passant de 37 à 32%. C’est Ecolo qui se redresse et le PS qui… s’effondre, augurant en cela des résultats de 2007 ? On comprend mieux maintenant l’enjeu de la bataille de communication autour de « qui a gagné les élections ». A Schaerbeek, les chiffres sont similaires : Ecolo passe de 9,5 à 13,5 %, le PS de 38 à 25% et le CdH de 13,5 à 11%. On peut donc soutenir de façon tout aussi légitime que ce sont les deux partis en progression – MR et Ecolo – qui se sont alliés.
Or, il faut bien voir que le PS a pris le risque du parachutage de Laurette Onkelinx sur base des chiffres de 2004 (38%), espérant un gain supplémentaire dans une commune où il est historiquement faible (12% en 2000). C’est le contraire qui s’est passé.

A Schaerbeek, le PS s’est rendu infréquentable

La seconde lecture de Claude Demelenne consiste essentiellement à faire un procès d’intention aux membres de l’AG de la locale Ecolo qui se sont contentés de constater à la quasi-unanimité l’impossibilité de l’olivier à 24. N’étaient-ils pas soulagés par ce résultat qui évitait toute question, apprenant en même temps l’existence de l’accord secret ? N’auraient-ils pas voté contre l’olivier si celui-ci avait fait 25 ou 26 sièges ? C’est le propre du commentaire politique que de faire de tels procès d’intention. Mais ici, curieusement, on ne prend pas en compte les arguments les plus évidents pour étayer le soupçon. On se contente de s’engager dans une exégèse des arrière-pensées politiques de la seule Durant, sans relever la spécificité de la campagne électorale schaerbeekoise : de nombreux électeurs du PS, du CdH et surtout d’Ecolo ont préféré voter MR pour éviter Laurette Onkelinx, une liste de candidats qui en a horrifié plus d’uns et des méthodes de campagne par trop clientélistes. Bref, un bel exemple de « socialisme de proximité »…

– Le rejet d’un parachutage : dans une commune qui sort de 15 ans d’une difficile « dénolsification », le sentiment récurrent de rejet d’une « châtelaine » qui construit à Lasne et loue à Schaerbeek – sans rien connaitre à cette commune et étant la énième après Ducarme (MR) et Hutchinson – confirme que ce choix était peu opportun.

– Le rejet d’une liste infréquentable : la liste concoctée par l’ex-mari d’Onkelinx, Abbès Genned, était à prendre ou à laisser, mais surtout pas à discuter par la section locale du PS. Recalée par un premier vote des militants, elle a été littéralement imposée avec menaces à la clé. Chacun en convient aujourd’hui, sa composition, ficelée après l’accord secret, était imbuvable pour une alliance de gauche. En particulier, la présence d’un Loup Gris (Denizli) et le transfuge Van Gorp qui partit cet été avec lui faire campagne en Turquie dans les locaux de l’extrême-droite locale. Cela porte un nom : par aveuglement, cynisme ou manque de vigilance, le PS schaerbeekois a rompu le cordon sanitaire.

– Le rejet d’une campagne clientéliste. Les pratiques d’un Emin Ozkara en ont épouvanté plus d’un. Ce député régional au bilan parlementaire absolument vide a multiplié les méthodes quasi maffieuses comme les menaces sur commerçants pour imposer son affichage. Tout aussi problématique, les arguments typiques du « clientélisme institutionnel », portés par les candidats PS, assurant qu’une fois Onkelinx bourgmestre, les milliards pleuvraient miraculeusement du fédéral et de la Région. Bref, une campagne pas franchement de gauche par un PS qui avait été si inerte dans la majorité précédente qu’il pouvait se permettre toutes les attaques contre elle. Ce qui mettait en difficulté son « allié secret » qui, lui, se sentait engagé dans le bilan.

Enfin, pourquoi ne pas relever que dans cette campagne, quelque chose était perceptible du bilan de l’équipe sortante et s’est vérifié dans les urnes : la chute de l’extrême droite VB et FN (un seul élu dans le nouveau conseil), dans sa commune-berceau, où elle a commencé sa carrière dans les années 80. Ce n’est pas le résultat d’une lutte hystérique avec de grands moulinets idéologiques ou d’une campagne électorale people comme à Anvers, mais l’effet d’une gestion où les gens se sentis mieux respectés.

Que demande le peuple ?

L’argument selon lequel 5 échevinats pour la gauche, c’est trop pour un parti qui ne fait que 13,5% est particulièrement étrange. Aurait-il fallu en négocier 3 pour faire amende honorable ? Et si 26 sièges – deux de marge – c’est mieux que 24, il y a dans ces 2 sièges de différence, plusieurs milliers de voix qui comptent. Le respect de cette différence, c’est ce qui rend l’accord impossible à réaliser sur Schaerbeek connaissant la liste PS, la probabilité de transfuges et la nécessité d’une majorité pas trop serrée. Deux de marge, c’est justement la barre que c’étaient donnés les partenaires potentiels d’autres oliviers, à Molenbeek, Anderlecht, Forest ou Bruxelles-Ville.

Une personnalisation à outrance de l’analyse

Claude Demelenne semble considérer Ecolo comme un parti stalinien et sa locale de Schaerbeek, comme un jouet entre les mains d’une Isabelle Durant, « dame de fer d’Ecolo » « qui sait aussi faire le ménage dans son parti ». Cette personnalisation à outrance fait trop d’honneur à Durant et insulte les militants d’Ecolo.

– Il se fait que Durant a dû constater, dans les semaines qui précédaient le scrutin, que l’Olivier se heurtait à l’opposition de 90% des écologistes schaerbeekois, lesquels comptaient en leur sein des échevins et des gestionnaires « de droite » bien connus…

– Ce qu’il faut reconnaître, par contre, c’est que la conclusion de l’accord de majorité avec le MR à Schaerbeek a souffert d’un tempo accéléré et d’un manque de concertation extra-locale de la part d’Isabelle Durant. Du coup, celle-ci s’est à la fois mise dans une position délicate vis-à-vis de ses homologues des autres partis, a tendu les relations avec le PS et le CdH sur Bruxelles et a entraîné des rétorsions dans d’autres communes. Mais il est aussi avéré qu’une série de participations sont passées à la trappe à cause soit de scores électoraux insuffisants, soit d’une alliance stratégique entre PS et MR. Le PS vient lui-même de déclarer que le renforcement d’une telle alliance s’imposait à cause des prochaines négociations institutionnelles, la collaboration sur cet enjeu avec Ecolo et CdH lui apparaissant secondaire.

– Rappeler la problématique du survol de Bruxelles pour illustrer une soif de vengeance de Durant est largement exagéré : ce sont les habitants de Schaerbeek qui sont parmi les plus touchés par les plans de dispersion du SP.A-Spirit, héritage du lâchage d’Ecolo par le PS et le MR en 2002-2003. Il est clair que, justement ou injustement, Onkelinx est associée par de nombreux électeurs à ce fiasco.

– Une aile droite à Ecolo ? Comment peut-on accuser Durant et « l’aile droite » d’Ecolo d’avoir révélé leur nature « de droite » en pactisant avec un MR (à dominante PRL ou FDF, c’est selon) lui-même partenaire privilégié du PS depuis des lustres dans les bastions populaires de la Senne et même là où il n’est pas nécessaire du tout, comme à… Mons ou Saint-Gilles ? En Wallonie comme à Schaerbeek, la plantation d’Oliviers fut rendue problématique par l’état du PS lui-même. Enfin, notre ligne politique est celle d’un parti écologiste de gauche mais autonome et combattant toute volonté d’instrumentalisation par n’importe quel partenaire politique que ce soit. Depuis la fin des Convergences, le PS a la tentation de nous faire systématiquement payer le prix de notre liberté. C’est cela qui se déroule sous nos yeux, pas une droitisation d’Ecolo.

– Mais qui donc a tué deux fois Jacky Morael ? Enfin, ne refaisons pas l’histoire. La scène du double assassinat politique de Jacky s’est déroulée sur un arrière-fond très particulier : la culture interne d’un parti encore imprégné de l’anti-autoritarisme de 68, rétif au flamboyant leadership de Jacky (1). Et les acteurs furent de trois types : ceux qui ont soufflé sur ces braises en visant sa tête lors de la désignation du vice-premier ministre, et qui le tueront une deuxième fois en prenant le pouvoir à l’automne 99 pour « contrôler les participationnistes » ; une partie de l’entourage de Jacky, cédant malheureusement à la panique devant la fronde ; et les démons de Jacky lui-même.

L’éthique ? Désolé, toujours bien là

Qu’il y ait de temps en temps des accrocs à notre code éthique est difficilement contestable. Pour autant, cela le réduit-il à du simple marketing ? Allons, pas d’effet de loupe : nos pratiques restent fondamentalement différentes des autres partis. Qu’on en juge.

– L’émotion suscitée à l’intérieur du parti par l’affaire du préaccord secret schaerbeekois et les fiascos politiques auquel il a donné lieu, sonne le glas de ce genre d’écarts. C’est une « bonne leçon » comme on dit (2). Elle a révolté les militants et montré l’inefficacité de ce genre de méthodes mensongères, utilisées – étonnement – pour planter une série d’oliviers communaux en région bruxelloise.

– Il est vrai que la rotation des mandataires était une idée très répandue dans les partis écologistes en Europe. Mais elle souffre de notables exceptions dans l’ensemble de ces partis. Tant qu’un parti écologiste est voué à l’opposition ou n’exerce qu’une fonction tribunicienne, pas de problème. Mais dès qu’il s’agit de participer au pouvoir, on ne peut plus faire l’impasse ni sur l’accumulation des compétences personnelles, ni sur le développement de nécessaires relations de confiance avec des partenaires politiques. Toutefois, le système de dérogation à la règle fonctionne encore régulièrement, dans les deux sens.

– Les cumuls en Belgique sont un vrai problème : manque de disponibilité des mandataires, concentration du pouvoir dans un nombre limité de mains, dégradation des parlements régionaux composés essentiellement de députés-bourgmestres, administrateurs d’intercommunales passant en coup de vent pour signer la liste des présence, etc. De ce point de vue, les mandataires Ecolo tranchent tout-à-fait avec ce genre de pratiques. Et si quelques exceptions commencent à se faire jour, mesurons bien deux choses : l’interdiction des cumuls reste la règle, les exceptions étant toujours jugées par les instances militantes ; les personnalités de premier plan restent, quoiqu’on en dise, une denrée rare.

– Les conflits d’intérêts entre activités ou mandats privés et mandats publics sont un des principaux problèmes de la gouvernance en Wallonie et à Bruxelles. Or, les règles définies pour les empêcher les rendent strictement impossibles à Ecolo.

– Les règles de rétrocession salariale de nos mandataires sont parmi les plus dures d’Europe. Outre que cela nous a permis de survivre à la défaire de 2003-2004, le grand avantage de ce système est d’écarter ceux qui ont une motivation vénale. Il est rigoureusement impossible de s’enrichir par une carrière politique chez Ecolo.

– Le fonctionnement interne reste extrêmement bien balancé entre les instances de contrôle militant et ceux qui sont en charge de responsabilités. Rien n’est jamais acquis par les leaders, les abus sont quasiment impossibles et les rentes de situation sont limitées. Effet pervers de ce type de fonctionnement sans chape de plomb : Ecolo coupe régulièrement les têtes qui dépassent.

– Le lotissement de l’appareil d’Etat, qui consiste à « récompenser » les fidèles serviteurs ou les clients pour acheter leur silence, est un véritable cancer. Qu’il passe par des parachutages systématiques dans l’administration ou par la répartition de quotas par parti d’attributions de logements sociaux, ce système de renvoi d’ascenseur généralisé ne fait pas partie des pratiques d’Ecolo. Sans compter la différence fondamentale dans le rapport aux associations, càd. le respect de l’autonomie de la société civile : les subventionnements avec menaces à la clé sont monnaies courantes.

– Enfin, reconnaissons notre ténacité en matière de transparence et de moralisation de la vie publique. Dix ans de combat pour obtenir le cadastre des mandats et des rémunérations. Et le dépôt d’innombrables textes de loi, souvent bloqués ou édulcorés. De ce point de vue, on peut d’ailleurs considérer le PS comme la fiat 500 de la rénovation politique. Nous n’avançons qu’à son rythme.

(1) Voir la remarquable analyse d’Eric Biérin « Après la défaite du 18 mai dernier », 2003, sur www.etopia.be.
(2) Leçon bien décrite par Hugues Le Paige et Henri Goldman dans La Libre du 12 octobre… que nous reproduisons de larfes extraits ci-dessous.